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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 13:45

Jeune cadre dynamique à l'époque où cette expression n'existait même pas, Harry White symbolise le gendre idéal dans toute sa splendeur : il est jeune, beau mec, travailleur, ambitieux, aimable avec ses parents et sait se faire aimer de tous, collègues compris. Seule ombre au tableau : Harry ne souhaite pas fonder de famille, et surtout pas s'embêter avec une jeune femme qui voudrait l'emprisonner dans une relation étouffante et problématique. Du coup, Harry White ne sort qu'avec des femmes mariées. Il cumule les aventures d'une nuit, d'un après-midi, d'une heure, jusqu'à l'overdose, et le malaise qui le consume va le mener vers une auto-destruction qui semble inévitable et qu'il ne s'explique pas.

 

demon.jpg

 

Je crois pouvoir affirmer que Le Démon est sans conteste l'un des plus grands romans que j'ai pu lire ces dernières années, si ce n'est au moins depuis l'ouverture de ce blog. Rien que ça. Je m'explique.

 

L'incipit donne le ton de l'ouvrage et de ce à quoi se résume la vie "sentimentale" (et c'est un bien grand mot, peut-être un gros mot) de Harry : "Ses amis l'appelaient Harry. Mais Harry n'enculait pas n'importe qui. Uniquement des femmes... des femmes mariées." Et vlan. Premier coup de poing d'un livre qui vous en assène des quantités, l'entrée dans le roman est aussi violente que la sexualité de son héros, quoique le terme d'anti-héros n'a peut-être jamais si bien porté son nom. Pourtant, Harry n'a rien d'un homme méchant, mauvais ou méprisable : il séduit les femmes en douceur, en sachant leur plaire, en sachant les écouter et les faire se sentir femmes en une entreprise de séduction charmante que leurs époux ont oublié depuis belle lurette. D'ailleurs, toutes celles qu'il emmènera jusqu'au lit (leur lit, bien entendu) sont consentantes et ravies de l'expérience, puisqu'en plus Harry est un amant hors-pair.

 

Là où le bât blesse, c'est sur la quantité astronomique des femmes que Harry "fréquente" à usage unique, au point qu'il finit par arriver en retard à son travail ou négliger l'anniversaire de sa grand-mère bien aimée. Harry est en effet un jeune homme absolument délicieux et aux multiples qualités, choyé par ses parents et apprécié de son patron, auprès desquels d'ailleurs il aime se retrouver le temps d'un dîner, d'une réunion, d'un séminaire. Et les débordements de sa sexualité, impossible à mener à satiété, inquiètent d'abord Harry, qui lutte aussi passionnément pour les réfréner que pour les assouvir.

Tout bascule à partir du moment où les envies de Harry prennent le pas sur son quotidien. Son mariage inattendu et sa vie de famille naissante ne réussissent pas à contrebalancer ses pulsions frénétiques de sexe, qui pourtant ne le satisfont pas ! Un mal être qui le dépasse l'habite et le rend malade sans que personne parmi ses proches ne parvienne à l'expliquer, et lui-même encore moins.

 

"Et Harry continua de travailler, enfermé dans son bureau, son oasis, son havre de paix, son refuge, enviant ceux qui étaient libres d'aller et venir à leur guise et priant le ciel pour qu'il puisse rester dans son bureau jusqu'au moment où quelqu'un viendrait le chercher pour le ramener chez lui, et passerait de nouveau le prendre le lendemain matin pour l'emmener au travail ; mais il savait qu'il ne pouvait s'empêcher de sortir de temps à autre, qu'il ne pouvait renoncer à ses virées dans ces bars dégueulasses où il levait quelque loque humaine répugnante pour y déverser son poison et ensuite essayer de vomir la pourriture infernale qui lui rongeait les tripes... Oh Seigneur, quelle pourriture ! Cette pourriture noire et suppurante qui le dévorait, et cette puantueur qui se dégageait de ses propres entrailles et lui emplissait les narines."

 

Les palliatifs trouvés par Harry pour oublier son malaise sont à la fois risibles et touchants, tant ils semblent ridicules et inefficaces. Seul le dernier surpasse ses envies dévastatrices, mais le mèneront finalement à sa perte avec une violence inouïe mais dont on se dit qu'elle était, finalement, inévitable.

 

Cette lecture ne m'a pas laissée de marbre, loin de là : j'ai été absolument bouleversée par la lecture de la vie de Harry, atteinte par ses failles et sa chute, et happée par un vide aussi effrayant que le sien en le suivant vers l'horreur. Je crois bien ne jamais avoir rien lu de tel... Cette remise en cause de l'American Way of Life, à travers l'exemple de Harry, est bien évidemment retrouvée chez Bret Easton Ellis dans American Psycho, que j'ai pensé relire un instant en refermant ce livre, mais que j'ai peur de trouver bien fade à côté de la puissance évocatrice de Selby Jr. C'est dire. A part me procurer rapidement Last Exit To Brooklyn, adapté au cinéma avec le troublant Requiem For A Dream, je ne vois pas.

 

L'avis de Marion vous convaincra peut-être également, je l'espère, de vous jeter sur ce chef-d'oeuvre, que je peux faire voyager jusqu'à vous si vous le souhaitez !


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Published by Neph - dans S
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commentaires

Lynn 18/03/2014 22:27


Je l'ai terminé hier et je suis ravie de lire un article qui exprime ce que j'ai moi-même ressenti. 
Ce livre est absolument génial et un des meilleurs que j'ai pu lire ces dernières années.
J'ai hâte de lire d'autres livres de Selby !

lectiole 11/06/2013 17:43

Coucou !
Je viens de le lire et je constate avec plaisir que mon avis rejoint le tien. Chef-d'oeuvre !

kev 04/08/2012 00:54

Je viens de le commencer et c'est vrai qu'il prend aux tripes. Simplement pour info requiem est l'adaptation de "Retour à Brooklyn". Last exit est le premier roman de Selby et a aussi eu son
adaptation.

Caroline 29/02/2012 12:21

Je confirme: quelle claque!

Merci pour cette découverte :)

Neph 01/03/2012 14:48



Lu, alors ? Je suis contente qu'il t'ait plu !



heclea 15/01/2012 11:20

Tu donnes très envie ! Je crois qu'il va rejoindre ma wish-list ;)

Neph 25/02/2012 21:54



Je serai curieuse de voir ce que tu en auras pensé, alors !