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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 22:06

 "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" , vers d'Aragon, a inspiré à l'auteur le titre évocateur de son roman.

 

C'es t l'hiver. Il a neigé ; le froid est mordant ; c'est la nuit. Kitty Genovese rentre chez elle après une soirée passée à travailler dans le bar dont elle est manager. Elle gare sa petite voiture et cherche un bref instant ses clés dans son sac. Alors qu'elle n'a que quelques mêtres à parcourir pour être au chaud chez elle, elle repère un homme derrière elle, immobile dans la nuit. Cette présence lui paraissant suspecte, Kitty se met à courir. Elle doit seulement tourner au coin du bâtiment pour entrer sous le porche et être en sécurité. Mais l'homme court lui aussi. Cet homme, c'est Winston Moseley. Il assène à Kitty deux coups de couteau avant d'être effrayé par un voisin alerté par les cris de la jeune femme et de s'enfuir.

Le voisin en question, depuis l'immeuble d'en face, voit Moseley s'enfuir et Kitty se relever, et retourne donc dans son lit. Par les autres fenêtres qui se sont éclairées, aucune autre aide ne se fait entendre. Mais Kitty avance difficilement et s'écroule dans le hall de son immeuble. Winston Moseley revient sur ses pas et la frappe de nombreux coups de couteau supplémentaires, puis la viole avant de prendre la fuite. Dans l'immeuble, plusieurs habitants ont tout entendu mais n'interviennent pas. Une femme, seule, laissant son bébé sans surveillance, se jettera à l'aide de Kitty dès qu'elle sera mise au courant par un coup de fil d'un voisin de palier. Il est trop tard pour faire quoi que ce soit, et elle ne peut plus que bercer Kitty qui agonise pendant que les secours arrivent, immédiatement après avoir été prévenus, mais seulement trente minutes depuis le début de l'agression fatale à Kitty.

 

decoin.jpg

 

 

Est-Ce Ainsi Que Les Femmes meurent ? est un roman que j'attends depuis le premier avis lu à son sujet sur la blogosphère. Je me le suis procuré dès sa sortie en poche et je l'ai lu très rapidement, bouleversée par la tragédie vécue par Kitty Genovese.

 

Didier Decoin nous présente ce fait divers avec talent : il fait preuve d'une grande retenue dans la description des faits, qui nous touchent en nous donnant l'impression de les voir se dérouler sous nos yeux au ralenti. Ainsi, le récit de la mort d'Anna Mae, une des premières victimes de Moseley, est racontée avec beaucoup de pudeur.

 

"Elle fit ce que Moseley exigeait, elle lui tendit tous les dollars qu'elle avait dans son sac. Elle était très calme, elle ne mit aucune agressivité dans son geste, aucune impatience dans son regard, elle était juste impatiente d'en finir.

Alors il tira sur elle.

Elle reçut deux balles dans l'estomac.

Celui ne lui fit pas très mal, enfin beaucoup moins que ce qu'elle aurait imaginé si on lui avait annoncé le matin même qu'elle finirait sa journée, et sans doute aussi son existence, avec deux balles dans le corps.

Le choc l'envoya valdinguer en arrière, avec une telle force qu'elle eut l'impression de décoller du sol, et elle retomba assise dans la neige."

 

Débarrassée de toute sordidité, l'agression de Kitty ne choque pas seulement par la sauvagerie de Moseley, mais également par l'absence quasi totale d'aide offerte à la jeune femme mourante alors même que de nombreux témoins l'ont vue ou entendue subir les coups terribles de son agresseur. Didier Decoin nous met ainsi face à des voisins de prime abord tout à fait aimables (page 33 : "Les gens ont toujours été particulièrement solidaires et serviables à Kew Gardens") mais qui restent à l'abri derrière leur porte ou leur fenêtre : "D'après le rapport des flics, ils étaient trente-huit. Trente-huit témoins, hommes et femmes, à assister pendant plus d'une heure au martyre de Kitty Genovese. Bien au chaud derrière leurs fenêtres. Certains entortillés dans une couverture, d'autres qui avaient pris le temps d'enfiler une robe de chambre. Aucun n'a tenté quoi que ce soit pour porter secours à la pauvre petite. Pas même un coup de téléphone. Non, même pas ça."

 

Alors on réfléchit. A chaque fois qu'un témoin est évoqué avec la raison qui justifie tant bien que mal sa non-intervention, on est mis face à nos propres réactions : qu'aurait-on fait dans cette situation ? Dans ce qui sera appelé par la suite le cas du témoin, on comprend que plus des témoins potentiels seraient susceptibles d'intervenir, plus ils se reposent sur ce que feront les autres.

Sans condamner les témoins inactifs, Didier Decoin pose la question de la responsabilité de chacun dans le meurtre de Kitty Genovese. Le coupable est-il celui qui frappe ou celui qui laisse faire ?

 

Mais le sentiment prédominant reste évidemment l'empathie profonde pour la pauvre Kitty, victime d'une mort injuste et si facilement évitable, dans le fond. L'auteur en dresse le portrait d'une jeune fille simple, joyeuse, amoureuse, vive puis prise au piège d'un prédateur. Voilà un des passages la décrivant que j'ai beaucoup aimé : "Il lui arrivait de porter une robe de percale blanche qui lui descendait assez bas sous les genoux, presque aux chevilles en fait, et dont le bustier découvrait ses épaules. Elle avait dû l'acheter à l'occasion d'un mariage, c'était une robe à la fois sérieuse et juvénile, délicate, sans doute coûteuse à entretenir, pas ce genre de toilette qu'on enfourne dans la machine à laver du coin de la rue, c'est pourquoi Kitty ne la portait qu'exceptionnellement, le 4 Juillet ou pour Thanksgiving, ou pour assister à une fête où il y avait des danses, elle virevoltait sur le trottoir pour nous montrer comme sa robe s'évasait bien, une grande corolle blanche, elle nous faisait penser à Natalie Wood dans West Side Story, même si, dans le film, la robe blanche bien empesée et qui tournoie, c'est plutôt celle de Rita Moreno."

 

Kitty Genovese a vécu, réellement. Elle est morte en 1964 à New York, tué par Winston Moseley, toujours incarcéré à cette date. On trouve d'elle quelques photos, notamment celle qui a peut-être inspiré la description précédente.

 

kitty_genovese-kitty-outside-L.jpg

 

Vous aurez compris que le livre m'a bouleversée. L'histoire de Kitty Genovese hante les esprits et j'y repense beaucoup. Le livre a trouvé une place définitive dans ma bibliothèque, tout comme dans celle des bloggeuses qui l'ont lu avant moi.

 


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Published by Neph - dans D
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commentaires

pimprenelle 11/10/2010 20:02


Je veux le lire aussi depuis sa sortie!
Merci de m'y avoir fait repenser!


Neph 12/10/2010 17:56



C'est fait pour ça ;) N'empêche, fonce, je suis sûre qu'il te plaira !



Violette 11/10/2010 15:07


je me précipite pour l'acheter? :-)


Neph 11/10/2010 18:18



Oui, oui et re-oui !



Zorane 10/10/2010 14:18


C'est assez effrayant. Je le note


Neph 11/10/2010 11:25



Il est court mais très prenant, fais-le moi savoir si tu le lis !



blueverbena 09/10/2010 22:18


Billet émouvant ... une lecture qui donne à réfléchir quoiqu'il en soit


Neph 11/10/2010 11:24



Merci blueverbena ;)



Manu 08/10/2010 20:00


Il est dans ma PAL et ton avis me donne très envie de le faire remonter.


Neph 11/10/2010 11:23



Oh oui alors, tu ne le regretteras pas !